Extension du domaine du
rond point
Publié le 15/07/2012

Espace collabo

 

Clio Verrin


Niche sous les toits de Paris
Passe le plus clair de ses journées dans les théâtres
Traîna un temps ses guêtres à l’Ecole du Cirque
Prend souvent la ligne 13 en ce moment
Déteste l’hiver
Adore le camembert
Porte régulièrement une casquette de Jules et Jim
Migre, l’été venu, au Festival d’Avignon
Aime les rencontres improbables
N’aime pas trop parler d’elle à la troisième personne

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La Soif du mal

Le beau temps était enfin revenu. Après cet hiver interminable, il avait grand besoin d'un rayon de soleil. Il décida de poursuivre son travail en plein air. Il finit par trouver une place à la terrasse bondée d'un café. Heureux et détendu, il sortit ses notes en sirotant son drink. Mais le piaillement incessant de la jeune fille près de laquelle il était installé lui rendait la tâche difficile. Chaque fois qu'une idée géniale émergeait de son brillant esprit, elle s'envolait, effrayée par la logorrhée inepte de la péronnelle. Bientôt, il connut tout de sa vie, de son voyage à l'étranger, de son stage payé, de la raison pour laquelle elle n'avait pas obtenu le job qu'elle convoitait. Au bout d'une heure, il n'avait pas écrit une ligne. Il rentra chez lui avec une migraine épouvantable. C'est alors que le miracle se produisit. Pour la première fois de sa vie, il oeuvra pour le bien de l'humanité. Délaissant pour un soir son vieil ennemi Sherlock Holmes, le professeur Moriarty ourdit un plan machiavélique destiné à éradiquer les stagiaires blondes égocentriques.

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le 14/02/2011
 

"Pour un voyage de quelque importance en bicyclette, il est excellent d'être seul ; il est mieux d'être deux ; il est détestable d'être plus de trois."

"Si l'on voyage seul, peut-être serait-il prudent de porter sur soi, comme on me le conseillait, un revolver. Encore que la police soit bien faite en France, et qu'on n'y arrête que rarement la diligence ou le courrier, il ne manque pas de rôdeurs et de chenapans pour qui une bicyclette serait de bonne prise, et qui, une fois l'amateur assommé, l'enterreraient décemment au fond de quelque gorge sauvage où toutes les gendarmeries de France ne l'iraient pas dénicher. »

(Jean Bertot, Août 1893, la France en bicyclette de Paris à Grenoble et Marseille, Editions Artisans-Voyageurs)

illustration : Alfred Jarry, tireur et pédaleur émérite, en 1898

 Espace collabo 
le 30/03/2011
 

Emmett Grogan (1943 1978) mène de front, dans le Haight-Hasbury du San Francisco des années soixante, le groupe d’activistes The Diggers. Il mélange dans un vieux shaker psychédélique actions politiques et happenings artistiques. Leurs tracs poético-révolutionnaires envahissent la Californie. Ils organisent tous les jours des distributions de nourriture gratuite et de surplus militaires. Emmet Grogan a écrit des livres, notamment Ringolevio, dans lequel il raconte leur épopée. Défoncé, libre et paranoïaque… Il est difficile de retrouver beaucoup d’éléments biographiques certains.
Réformé de l'armée sous amphétamines, surveillé par le FBI, puis déçu et critique à l’égard de la vague hippie bohème qu'il trouve bourgeoise et hypocrite, Emmett Grogan aura quand même eu droit au "Mr Tambourine man" de Dylan et à un poème de Richard Brautigan. L'association d'une insoumission féroce, d'une mégalomanie paranoïaque, d'un goût immodéré pour les extrêmes et d'un dangereux succès populaire, l'ont malmené jusqu’à l’overdose fatale, en 1978. Peter Coyote écrit à son propos : "Pour la plupart des gens, cela aurait suffi d'être une légende vivante, d'avoir Bob Dylan qui vous dédicace un album ; d'être une icône pour des milliers de gens, incluant les chefs de gangs portoricains, les présidents de sociétés de disques, les professionnels du vol, les riches restaurateurs, les stars du cinéma, les socialistes, les Black Panthers, les Hell's Angels et les Diggers eux-mêmes, mais Emmett poursuivait sa propre idée de la perfection et même si ce combat l'a tué, je ne peux m'empêcher d'admirer la moralité de sa quête et les exigences démesurément hautes qu'il s'était fixées. Emmett était un étendard mené à la bataille, un emblème derrière lequel des gens ont rallié leur imagination. Il a prouvé à travers son existence que chacun de nous était capable de jouer sa vie selon ses fantasmes les plus délirants. C'était son but et son héritage de compassion, et je ne le minimiserai pas ni ne me détacherai de son exemple, malgré ses failles et ses inconsistances."

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le 20/05/2012
 

Les chroniques à retardement ressuscitent de petits ou grands événements qui se sont perdus dans le flot frénétique de l’actualité. Du réchauffé, du come-back, du léger différé : une deuxième chance pour ces nouvelles obsolètes.    
Récemment encore, la tombe d’Oscar Wilde, au Père-Lachaise, était couverte des traces rouges d’innombrables baisers. Personne ne sait très bien pourquoi, depuis une quinzaine d’années, les visiteurs de passage déposaient sur le vieux visage du sphinx qui surmonte la sépulture ce témoignage d’amour canaille. Personne ne sait non plus si le digne écrivain les appréciait, lui dont la préférence allait aux hommes… Peut-être était-il en tout cas plus heureux que le pauvre Victor Noir, dont le gisant confortablement membré est manipulé par tant de passants qu’il a la braguette qui brille en toute saison – vous en penserez ce que vous voudrez, mais pour ma part j’aime autant choisir qui porte la main à mon panier.  
Toujours est-il qu’en ce jour d’automne 2011, le Ministre irlandais des Arts et du Patrimoine inaugure la tombe rénovée du bel Oscar, qu’on a pris le soin d’enfermer entre des murs de verre pour éviter de nouvelles dégradations. Il déclare, tout heureux de la propreté retrouvée de son grand homme : « Les hommages pourront tout autant se faire mais autrement, par des fleurs par exemple »… A côté de lui, Frédéric Mitterrand renchérit : « La tombe d'Oscar Wilde (…) retrouve sa splendeur initiale, désormais protégée des assauts du superficiel ».  
Des fleurs, donc. Ou bien des chansons, ou des prières, ou un petit mot gentil. Rien que du non destructif ; et voici qu’Oscar Wilde, refait à neuf, peut traverser les siècles sous son caillou immaculé, intouchable, inaccessible, inembrassable et donc, tristement, tout à fait mort…

ventscontraires.net, revue collaborative, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point