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rond point
Publié le 03/06/2012

Je lance ma chronique

 

l'arobaseur arobasé


L'arobaseur est un sniper culturel, bien décidé à dézinguer avec esprit ceux qui ont le malheur de défriser ses délicates circonvolutions cérébrales . Il le fera avec tant de talent, d'honnêteté et de ténacité, qu'il se verra à son tour, un jour, exposé à ses propres tirs ou à ceux de ses enfants moqueurs! Alors, il s'en recevra une bien belle en pleine poire, et accomplira ainsi le cyclique et burlesque destin contenu dans son pseudonyme.

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La rayure et le grain de sable

Daniel Buren est un créateur estimable, qui incarne depuis des années et dans le monde entier, la figure de l’artiste géomètre et bâtisseur : objectif, pragmatique, sourd aux voix des émotions et de l’inconscient. Il arrive cependant que la belle apparence se fissure, et c’est le cas en ce moment où l’on entend Buren (notamment dans les dernières secondes de l’émission d'Arte 28 minutes du 10 mai 2012) asséner, avec l’aplomb d’un maçon, que la longueur des cartes bleues coïncide exactement avec la fameuse unité de mesure qui gouverne son travail depuis près d'un demi-siècle, soit 8,7 cm. Or non seulement cela est une impardonnable erreur de mesure, (chacun pouvant le vérifier, les cartes bleues ont une longueur de 8,56 cm : standard défini par la norme ISO 7810/ID-1 !) mais c’est surtout une grave faute de goût ! En effet, en soulignant une possible coïncidence entre une mesure dont on veut bien lui laisser la propriété, et celle qui se rencontre dans les poches d’une bonne moitié de nos contemporains, il réagit un peu comme le petit enfant qui s’émerveille d’être né le même jour que son idole, ou comme cet homme qui croyant aux astres, lit dans l’immensité cosmique un signe à lui seul adressé. Or Buren n’est ni un enfant, ni un crédule, et loin de lui, au contraire, la naïveté ou l’idéalisme.  

Alors, que penser de cet écart, de cette approximation ? Qu’il serait devenu naïf ou crédule en vieillissant et perdrait de surcroît sa légendaire exactitude (N’oublions pas que cet homme aima tant la géométrie qu’il daigna se préoccuper du sort de quelques pauvres carrés Hermès…) ? Ou bien, à l’inverse, qu’il serait en train de lancer une opération visant à réclamer des royalties sur toutes les cartes bleues éditées (Mais alors ne risque-t-on pas de voir surgir le fantôme d’Yves Klein, ou au pire ses ayants droit, invoquant la propriété morale du bleu des susdites cartes) ?  

Dans tous les cas, l’écart de 1,4 mm infligé à la vérité par Buren claque comme un avertissement : « Ne foutons plus les pieds à proximité des colonnes, arches, parasols, murs et autres empilements calculés par un individu qui s’accommode d’une telle marge d’erreur » : TOUT POURRAIT S’ECROULER !



 Piste d'envol 
le 05/12/2011
 

Habemus papam


Hier soir le pape m'a appelé pour benoîtement m'informer qu'il songeait à moi pour sa succession. Comme je lui disais mais, Majesté, pas Majesté, me reprend-il sèchement, pas Majesté pour qui occupe le trône de Pierre!
– A la pierre du trône papal je préfèrerais, osai-je, un siège plus moelleux
– Si tu joues sur les mots tu ne seras pas pape
– C'est un alexandrin! m'écriai-je, tout heureux, et lui de raccrocher aussi sec et, depuis, je m'interroge sur le pourquoi de ce congédiement. Le Saint Père s'est-il mépris, a-t-il vu dans ce mot d'alexandrin une allusion à ce fameux prédécesseur, Alexandre VI Borgia, lequel, dit-on, couchait avec sa fille? En tout cas je suis sûr que Sa Sainteté, voilà, c'est comme ça qu'on dit, si Elle a pensé à moi, qui ne suis qu'un petit employé de bureau et n'ai pas mis les pieds à l'église depuis je ne sais quand, c'est en considération de mes vertus. Jamais l'on ne m'a vu lorgner les fesses d'une femme, je ne bois que de l'eau, plate, je vis chichement dans mon une pièce, mon seul loisir est d'envoyer des mots brefs aux puissants pour, tel Bossuet, les avertir qu'eux aussi la mort les attend. Aucun ne m'a jamais répondu, et le seul, peut-être, auquel je n'ai pas écrit, c'est lui qui m'appelle, sur mon téléphone qui ne sonne jamais, pour me faire cette offre mirobolante. Je vais m'acheter une mitre, non, une tiare, je vais la porter du matin au soir, je coucherai avec, un matin je me réveillerai pape!

 Piste d'envol 
le 28/01/2011
 

A la fin de l'envoi, Destouches


Sortons-les tous du Panthéon, et plus vite que ça, s'il vous plaît !

« Ce monde n’est qu’une immense entreprise à se foutre du monde. » Louis-Ferdinand Céline.
Louis-Ferdinand Céline n’est pas digne d’être « célébré ». Point.
La République a tranché par la voix outrée de son Ministre de la Culture qui vient de découvrir – redécouvrir ? apparemment, ce n’était pas évident à la première lecture – que l’homme avait des pensées abjectes et l’écrivain commis des écrits ignobles.  Cette même République dont le Ministre de l’Intérieur a été condamné pour injure raciale ; cette même République qui reconduit les Roms à la frontière ; cette même République qui dit quoi faire et que penser, que lire et ne pas lire, juge du Bien et du Mal, impose du politiquement correct quand elle a elle-même une morale plus que douteuse, pour user d’un euphémisme ; cette République-là juge et retranche. Dans la précipitation, quoi qu’elle s’en défende : Frédéric Mitterrand a lui-même préfacé le fameux recueil de célébrations de sa plus belle plume, et donc autorisé par là son impression en 10 000 exemplaires avant de se dédire et de retirer précipitamment les fameux 10 000 recueils embarrassants. J’imagine avec délectation les employés zélés du Ministère qui auraient passé leur week-end, correcteur à la main, effaçant consciencieusement le nom de Céline de la liste des célébrés, le tout 10 000 fois consécutives, ça en fait des litres de Tipp-ex ! En vrai, ce ne doit pas être comme ça que ça se passe : le recueil au pilon, Céline avec, pouf-pouf, on respire et on recommence.
On s'en est donné à cœur joie cette semaine : pourquoi ne pas virer Gide, prix Nobel de Littérature, pour ses relations pernicieuses avec des mineurs ? Bossuet, pour avoir approuvé sans réserve la révocation de l’Edit de Nantes ? Rousseau pour avoir lâchement abandonné ses enfants et parallèlement écrit un ouvrage sur l’éducation, L’Emile ? Voltaire, pour avoir bénéficié de manière sonnante et trébuchante du commerce triangulaire et partant de l’esclavage ? Proust, pour son homosexualité ? Et ce malgré le bon mot du Président : "On peut aimer Céline sans être antisémite, comme on peut aimer Proust sans être homosexuel !" Au passage, comparer l’antisémitisme abject, je persiste et signe, de Céline et les mœurs de Proust, revient à établir les deux comme des crimes, tout au moins des « déviances », non ? En voilà une image intéressante de l’homosexualité. Je propose qu’on éjecte également Hugo pour sa vie de débauché, sa maîtresse affichée, sans parler des autres, son royalisme de débutant, son admiration pour Bonaparte malgré la Berezina des campagnes napoléoniennes. Sortons-les tous du Panthéon, et plus vite que ça, s’il vous plaît. Qu’on nous laisse lire tranquillement Martine à la plage, et les veaux du Général seront bien gardés.

ventscontraires.net, revue collaborative, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point