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rond point
Publié le 17/05/2012

Je lance ma chronique

 

Olivier Steiner


Olivier Steiner est né à Tarbes en 1976. Après des études de Médecine très vite avortées, il s'installe à Paris où il devient comédien, en passant notamment par le cours Florent. Il délaisse le jeu d'acteur pour l'écriture et travaille notamment comme producteur d'émissions à France Culture. En mars 2012 paraît Bohème aux éditions Gallimard, son premier roman.
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Poules mouillées

Yves-Noël Genod : exercice d'admiration numéro 2

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Deuxième filage auquel j'assiste. Jour d'investiture de François Hollande à l'Elysée, réception royale à l'Hôtel de Ville, protocole, les ors de la République. Dans quelques minutes la foudre va frapper l'avion présidentiel. Plus de peur que de mal, François ne sera qu'en retard au dîner d'Angela. Ici 18h45, salle Roland Topor, personne ne sait ce qu'il en est de la foudre. A peine sait-on qu'il a grêlé dans l'après-midi. 19 heures, c'est le moment de l'éclaircie, des rayons dorés entrent par les fenêtres. Sur le plateau gris, deux poules se font des messes basses. Le filage a dû commencer. Difficile de savoir avec Yvno, il n'y a jamais de début, pas vraiment de fin. Tant mieux. Yves-Noël n'aime pas la couleur marronnasse des gallinacées, il le dit. Il aurait préféré des poules grises ou blanches. Les brunes étaient moins chères. Pierre Courcelle dit que c'est pas mal ce marron, que ça fait "basse-cour de base", sans prétention. Les poules sont "normales" comme tout est "normal" en ce moment, de la foudre au Président, "normal". Les poules disparaissent dans les gradins. Apparition, disparition, je pense à Camille Laurens que je suis allé écouter hier soir à Beaubourg. Sur le désir (ou l'amour ou l'acte d'écrire, je ne me souviens plus) Camille a répondu qu'on ne peut jamais rien saisir, que tout est tout le temps une question d'apparition et de disparition. Entre l'apparition et la disparition, il y a peut-être le réel, ou sa vérité, mais on ne sait pas, on ne peut pas savoir. Lacan : "Le réel est ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire." Justement, sur le plateau, trois apparitions : Valérie Dréville, M. et Dominique Uber. Par terre, des cageots, des jardinières remplies de plantes "normales", des herbes folles, du foin coupé, de l'herbe grasse. "Croisades du silence". "So nice". "Everybody speak english ?" "Chic ! Enfin, bien..." Yves-Noël s'adresse aux poules : Hé, mes chatons, eh bien, jouez ! Les poules ne veulent rien faire. Apparition d'Alexandre Styker, peau aussi blanche que nue sous fourrure couleur faon. Alex a deux oreilles de chat sur sa tête d'or. Robe bleu indigo et orange (le fruit) à la main, Valérie Dréville se présente à l'avant-scène. Hélène Bessette : "je ne sais plus où j'ai mis le passeport, le chèque". Valérie et Dominique trinquent : Nasdrovia. Je me fixe sur la blondeur de Dominique. La blondeur de Monroe était inventée, celle de Dominique est la nature même des choses. "Je chercherai du travail, donc du roman". Marlène ne cesse de disparaître. C'est fou comme elle disparaît. Alexandre réapparaît en chemise bleu ciel, cuisses et jambes nues. Les plus beaux membres inférieurs qui soient. "Pour les étoiles que tu sèmes dans le remord des assassins, et pour ce coeur qui bat quand même dans la poitrine des putains, thank you Satan." M. en petit page, petit Antinoüs des îles, avec paréo et brumisateur à la main, poursuit les volailles et les arrose : poules mouillées. A jardin, on dirait qu'Alexandre va se jeter par la fenêtre. D'un coup, Alexandre S. me fait penser à Asia Argento. Asia Argento + Cindy Sherman = Alex Styker + YNG = CQFD. Valérie Dréville parle de la Gauche. C'est toujours Hélène Bessette et sa Suite Suisse. Marlène se barre : Les courants d'air ici, c'est monstrueux.



 Piste d'envol 
le 16/06/2010
 

La langue de bois sans peine


Quelques trucs simples à connaître pour maîtriser la xyloglossie.

- Ne jamais dire ce que l’on pense, ne jamais penser ce que l’on dit.
- Vivre dans une tribu de politiques, de journalistes, de médecins ou de chefs d’entreprise accélère l’apprentissage. Fréquenter les quatre simultanément reste l’idéal.
- S’entraîner sans relâche. Ne pas dire : "Vous allez mourir." mais "Dans le peloton de ceux qui pédalent vers la sortie, vous portez le maillot jaune." Ne pas dire : "Le chômage est en hausse." mais "L’emploi traverse une phase de croissance négative."
- Les jours d’inspiration défaillante, tourner sept fois sa langue de bois dans sa bouche et se casser trois molaires, avant de se taire.
- Repérer les amis de la xyloglossie. Exemple : le pot. Des études ont prouvé que celui qui sait tourner autour du pot manie sans souci la langue de bois.
- Fuir les faux amis de la xyloglossie. Exemple : la gueule de bois, car elle délie la langue. De bois celle-ci redevient pâteuse, vivante, bref dérangeante.
- L’art de ne rien dire n’étant pas donné à tout le monde, exiger de se faire grassement payer pour le pratiquer. 
- Ne jamais donner sa langue de bois au chat, il ne la digère pas.

 Piste d'envol 
le 20/11/2010
 

La mouche du peintre 


Une mouche s'est posée sur le pinceau du Greco.
D'un coup sec le peintre trace une large volute ascendante et colle la bestiole en peinture. Engloutie dans le pigment jaune, qui enveloppe l'ange au sommet du tableau, elle fixe ainsi pour des siècles, de ses grands yeux morts, les visiteurs du musée, debout, silencieux et groupés au pied de la grande toile de " l'enterrement du Comte d'Orgaz "; mais qui pourrait la voir ?
 
Beaucoup plus tard et bien loin de Tolède, en Basse Normandie, dans une vieille grange du bout du chemin convertie en atelier, un vieux peintre solitaire cherche à faire éclater "la plus haute note du jaune", de petites ailes noires et transparentes viennent troubler sa vue, « pardon mouche » et d’un coup de pinceau il la colle sur une toile de juillet. 
Enfin son extrême tension disparaît. Avant de s'endormir dans son fauteuil aux bras maculés il a juste le temps de penser :
" – Toi, tu es la mouche du peintre, tu me porteras bonheur ".   

 Piste d'envol 
le 04/01/2011
 

Pourquoi faire ?


Mais quelles sont ces manières ? Qu’est-ce que c’est que cette mode ? Que c’est irritant ! Cela fait quelques temps que j’entends les gens faire de l’essence à la pompe, faire un rhume en hiver ou même faire un cancer à la retraite. Il y en a même, des très forts, qui chaque année, font un printemps de plus… Et vous au fait, vous faites quel âge cette année ? Plus je les entends et moins je comprends ces expressions inventées, mal inventées, ou devrais-je dire mal faites ?! Mais la pire d’entre elles est celle relative aux voyages, ou plutôt aux voyageurs et à leurs nouveaux horizons. Avec un snobisme et une prétention hors norme, comme il est devenu courant de subir un : et sinon, tu as fait l’Asie ? Et vous avez fait la Jordanie ? Quoi, il n’a pas fait le Pérou ?! Voir, découvrir, visiter, oui ! Mais que l’on m’explique un peu ce que veut dire faire un pays ? Faire un voyage est-il faire un pays ? Est-il possible de connaître à ce point un continent, un comté ou même un paysage qu’on se sente la capacité de l’avoir fait ? Cette espèce de patois étrange me laisse circonspecte. Simple dérive du langage ou réelle manie de nos contemporains de se sentir si puissants qu’ils pourraient tout maitriser, tout créer, être à l’origine de n’importe quelle action ? Etre à l’origine de leurs propres maladies ou anniversaires ? Etre même à l’origine du monde, non ? Hommes à tout faire ? Faire-me ta gueule !

ventscontraires.net, revue collaborative, vous est proposée par le Théâtre du Rond-Point